28 octobre 2020

Ta boue restera taboue

Le témoignage, l’autofiction et la fiction. J’ai choisis de traiter la thématique du harcèlement au travail. Ma principale difficulté a été d’articuler les événements entre eux. Le moment où la narratrice arrive dans ce bureau moderne et impersonnel pour un entretien plutôt froid, puis replonge dans des souvenirs déplaisants pour finir dans le bureau de la psychologue en a dérouté plus d’un ! J’ai tenté, avant de recevoir ma correction, de retravailler sur ce texte en y ajoutant des détails, peut-être plus de fluidité au niveau du déroulé des événements…Je m’aperçois que prendre du recul sur son texte est un exercice assez complexe. Mais je suis ici pour apprendre et je suis persuadée que d’ici quelques mois, je porterais un autre regard sur mes écrits. Voici donc la correction de mon deuxième texte.

-Bonjour mademoiselle ! Installez-vous !

Le bureau est lumineux et moderne, contrastant avec le mobilier démodé que l’on trouve dans les services de l’hôpital. La pièce est aussi spacieuse qu’une salle de réunion. De nombreux sièges sont disposés autour d’une grande table. Le blanc des murs accentue encore plus l’atmosphère froide qui règne depuis mon arrivée. Je m’installe dans l’un des fauteuils en cuir moelleux et design. 

Face à moi, deux femmes et un homme, chacun munis d’une tablette hi-tech reliée à des claviers. Rien à voir avec mon vieil ordinateur qui s’éteint tout seul lorsqu’il en a marre de tourner.

Le directeur adjoint ne m’inspire pas confiance. Son allure austère et ses yeux scrutateurs me donnent l’impression d’être jugée de la tête au pied. Depuis quelques mois, je n’ai aucune confiance en la gente masculine. Je tente par tous les moyens de ne pas me laisser intimider par ces personnes haut placées, espérant que les deux femmes soient plus enclines à la compassion. Les deux directrices me lancent pourtant un regard mi-agacé, mi-compatissant. Là où je pensais trouver du soutien, j’ai surtout la sensation de les déranger. Le stress finit par me gagner. Je tremble et réprime tant bien que mal mes larmes. Je ne me laisse pas deux minutes avant de pleurer comme une petite fille. Je contiens ces émotions fortes qui me gagnent peu à peu mais je sais que c’est peine perdue.

-Vous savez pour quelles raisons vous êtes ici. Nous attendons de vous plus de détails concernant cette affaire. Allez-y, nous vous écoutons.

-Je…Je ne sais pas par où commencer… balbutiai-je.

-Par le commencement…lui lance la directrice des ressources humaines d’un ton peu avenant.

Entre deux sanglots, je tente en vain d’exprimer mon vécu. Comment expliquer des mois de pression psychologique et une reconstruction difficile devant des individus censés ne pas prendre parti et qui me regardent comme si c’était moi, la coupable ?

-Comprenez bien qu’on a une décision importante à prendre concernant l’un de nos agents et que ce n’est pas une situation très confortable pour nous.

Je le comprends plus que bien. Cet homme n’en était pas à son premier strike. Son dossier était pourtant aussi vierge que celui d’un puritain en pèlerinage à Lourdes. 

Je me souviens…

De sa façon de jouer avec le chaud et le froid pour me faire douter de tout : doutes sur les intentions de mes collègues, sur ma propre personne, mon identité. A tel point que je me suis isolée peu à peu de l’équipe et que l’on m’a reproché mon manque de communication. Mais comment expliquer à ma cadre supérieure que je souffrais intérieurement de propos qui m’ont été rapportés, moi qui, déjà, doutais beaucoup des valeurs affichées par ma direction. La bienveillance, le respect…Ces mots n’avaient plus rien de concrets pour moi.

De sa tendance à se victimiser pour un oui ou pour un non, à me faire porter le chapeau lorsque, je me résignais à l’envoyer sur les roses, estimant que son comportement n’avait rien de respectueux, qu’il me portait préjudice à travers ses reproches. “C’est toi qui est agressive envers moi. Mais bon, j’ai l’habitude” me disait-il régulièrement lorsqu’il revenait à la charge pour se faire pardonner. 

De ses discours dénigrants sur la femme. “Ce sont toutes des frustrées sexuelles. Je peux coucher avec elles quand je veux”, “Elle porte des jupes depuis qu’elle partage le même bureau que moi. Tu trouves pas ça bizarre toi ?”. Je me moquais de lui, de ses prétentions si peu modestes qu’il en était blessé dans son orgueil.

Sortie de ma torpeur, les souvenirs se dissipant peu à peu, je tente de reprendre le cours de l’entretien. Tout s’enchaîne dans un tourbillon de questions qui finissent par avoir raison de moi. “Pourquoi ne pas avoir parlé plus tôt ?”, “Pourquoi ne pas avoir mis les distances ?” me demande-t-on. Je me sens mal, ressens des vertiges. À la fin de cet entretien, la directrice demande à une personne de m’accompagner jusqu’à la médecine du travail. Je tremble.

Le service se situe dans les sous-sols. Après cinq minutes à attendre un ascenseur qui n’arrive jamais, nous décidons d’emprunter l’escalier en colimaçon. Descendre ces quatre étages me paraît interminable en l’état actuel des choses. La secrétaire me conduit à bonne destination et me lance un mot d’encouragement en guise d’au revoir. La psychologue m’accueille dans son bureau si familier. J’y suis allée à plusieurs reprises et je le connais par cœur. Le calendrier accroché sur le mur, l’unique fenêtre qui instaure un climat de détente, le porte manteau dans un coin de la pièce, les dessins d’enfants remplis de gaieté et d’innocence. En arrivant, la psychologue devine que ça s’est mal passé. Elle place alors doucement sa main sur mon dos pour me témoigner tout son soutien. Pendant plus d’une heure, je lui raconte en détail le mal-être ressenti devant ces gens au masque de fer.

-10 de tension ! déclare le médecin qui me reçoit en consultation à la demande de la psychologue. Ce n’est plus possible pour vous. Vous vous épuisez !

Énième interruption temporaire de travail. La dernière fois, je m’étais absentée durant six semaines. Je venais d’épuiser mes dernières forces pour le mettre à distance, ce qui m’a valu à mon retour un comportement des plus déroutants de la part de mon bourreau. Un comportement dont  la subtilité réside dans la violence du regard, ce regard qui, en l’absence de témoins, se révèle glaçant et menaçant. Tout est calculé pour que je ne dise rien, pour que je reste cloîtrée dans mon silence. Ce silence, je l’ai malgré tout brisé. 

Aujourd’hui, il a changé de service mais je reste persuadée au fond de moi qu’il recommencera. Je suis une victime parmi tant d’autres. Ni la première, ni la dernière. 

4 réflexions sur « Ta boue restera taboue »

  1. Bonjour Dorothée,

    On ne se connaît pas, mais comme je suis une ancienne (ahah, j’ai 32 piges) de l’Esprit-Livre, je reçois des notifications de ton blog.

    Alors, comme je suis de nature curieuse, je suis venue te lire ! Et je dois dire que j’en suis plutôt contente, car j’aime le nom de ton blog et le style de ton écriture. On la sent vive, mais en même temps, guidée par une envie de transmettre une émotion.

    Je ne vois que la version corrigée, et j’imagine que les commentaires des comparses Esprit Livre t’ont aidée. Tu vas voir, on apprend vite à affiner sa pensée et aiguiser son style avec ces retours enrichissants! Je te souhaite bonne chance dans cette aventure, et je te lirai dans le futur avec plaisir.

    Sabrina P, ex Esprit Livre 🙂

    1. Bonjour Sabrina

      Je suis surprise de voir une ancienne me lire. C’est même super ! Tu peux me donner des conseils et des critiques ! J’aime beaucoup connaître l’avis des autres ! C’est ce qui permet d’avancer ! Je suis très avide d’apprendre à perfectionner mes écrits. Souvent, on me dit que j’ai un style plutôt fluide et accessible. Mais tu as bien cerné quelque chose dans mes textes : j’écris beaucoup pour faire passer des émotions car je suis moi-même ce qu’on appelle une « hypersensible ». C’est ainsi que je me définis !
      @bientôt j’espère !

      1. Bonjour « Doro » :)!

        Oui, je suis surprise de recevoir toujours des actualités des blogs sur mon email, surtout d’auteurs nouveaux que je n’ai jamais lus ni suivis, mais la technologie me dépasse, et sur ce coup, j’en suis ravie 🙂 ! Je lirai tes prochaines nouvelles avec attention ! J’ai fait seulement la première année, maintenant j’écris beaucoup de nouvelles, j’ai pris le rythme, et j’ai hâte de commencer un roman, un vrai de vrai, mais je dois d’abord terminer mes projets 🙂 ! Bienvenue au club des hypersensibles alors :)!
        Belle journée et belle aventure d’écriture à toi!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *