18 avril 2021

Pour l’éternité

Du haut de mes 312 ans, je n’avais plus qu’un seul désir, celui d’embrasser la mort dans un dernier soupir. S’arrêter de vieillir et rester figée dans le corps d’une jeune femme était une vraie pénitence pour moi. Depuis que ce virus nous avait offert l’immortalité, la fatigue de vivre me faisait traîner dans les méats sombres des couloirs de la tristesse. Je désirais mourir mais comme je n’étais pas encore majeure, je devais demander une autorisation à Mamie Rose. Elle était la seule à pouvoir m’accorder ce droit. En contrepartie, je devais lui léguer tous mes biens. Programmer ma mort ne pourra que soulager mes peines et me libérer de cette souffrance qui m’engloutit chaque jour un peu plus.

– Laisse-toi encore un siècle pour prendre ta décision. Tu as encore toute la vie devant toi ma chérie ! Tu n’es même pas encore mariée ! m’avait-elle dit pour essayer de me convaincre.

Avoir un enfant n’était pas un but en soi et le mariage, encore moins. Elle m’a sorti l’argument ultime : Germain, héritier de la très riche famille Bonchamps.

– T’es sérieuse là ? Non merci ! La dernière fois que je l’ai croisé dans la rue, il a sifflé une femme qui se promenait au bras de son fiancé. Pour toi, ce n’est qu’une question d’argent.

Mamie Rose n’en démordait pas. Pour elle, une alliance entre les Lestat et les Bonchamps serait une bonne affaire qui pourrait m’amener à faire fortune et de cumuler assez d’argent pour devenir l’une des familles les plus puissantes au monde. Mais je n’avais pas envie d’être liée à ce “bon parti”. C’était aussi la raison pour laquelle je souhaitais mourir. Mais ça, je m’étais bien gardée de lui dire.

Devant mon air résolu et mes demandes incessantes, elle finit par me signer l’autorisation de mourir dans une MSMP*. 

Elle n’était pas convaincue par mon choix, je le savais. Mais, je ne me voyais pas vivre encore des siècles dans un monde où l’argent faisait tourner le monde. A croire que l’immortalité n’est qu’une quête destinée à nourrir le porte-monnaie de l’humanité.

Les jours suivants, j’ai rencontré plusieurs médecins. “Une première injection me plongera dans un sommeil profond ; la seconde m’emmènera vers l’inconnu” m’avaient-ils expliqué.  J’ai aussi passé une batterie d’entretiens pour confirmer que j’étais apte à passer dans l’au-delà. En sortant de mon rendez-vous, j’ai écumé les boutiques à la recherche de la robe idéale pour mon départ, celle qui mettrait en valeur les reflets ambrés de ma longue chevelure rousse. Pour profiter du beau temps, j’avais pris un raccourci par le jardin communal où j’ai rencontré Germain. Il ne manquait plus que ça. Il s’est rapproché de moi pour m’expliquer qu’il avait eu vent de mon départ. 

–  Tu ne veux toujours pas accéder à ma requête ? Épouse-moi ! Nos familles sont puissantes et nous pourrions faire de grandes choses ensemble.

–  Tu crois vraiment que j’ai envie de finir ma vie avec toi ? Fous moi la paix !

– Tu finiras par m’appartenir crois-moi. Ta grand-mère parviendra à te convaincre du bien fondé de notre alliance. Au pire, je ferai marcher mes connaissances.

Son sourire en disait long sur le fond de son âme. Son regard, empreint d’une perversité, me mettait toujours mal à l’aise. Je me pressais de le quitter. Il me tourna les talons sans même me dire au revoir.

La veille de ma mort, ma famille me prépare une petite soirée d’adieu avec un buffet garni de mes plats préférés.  Après quelques verres, mon oncle n’a pas pu s’empêcher de faire un discours. En temps normal, j’aurais trouvé ça nase de sa part. Mais toutes ses paroles m’ont fait chaud au cœur. J’espère avoir fait le bon choix. Au fond de moi, je sais que c’est le bon moment pour partir. Après tout, qu’avais-je de plus à accomplir après trois siècles de bons et loyaux services.

Le lendemain, mes oncles, tantes, cousins, cousines, frères et sœurs répondirent présents pour mon dernier voyage. Mamie Rose faisait une drôle de tête. Elle ne me l’avouera pas mais, je pense qu’elle était triste à l’idée que je disparaisse de ce monde. Je n’étais pas la première à lui demander cette bénédiction. Bien avant, mes parents lui avaient fait la même demande.

Un médecin arriva dans la salle d’attente. Le silence avait rapidement pris le relais sur le brouhaha des conversations. Il avança vers nous d’un air grave, comme si quelque chose ne se passait pas comme prévu. J’avais un mauvais pressentiment.

– Madame Mona Lestat ? appela-t-il

J’avançais vers lui et il me fit signe de le suivre dans le bureau attenant. Il m’invita à m’asseoir et le ton employé me confirma qu’il se passait quelque chose d’anormal.

– Il y a comme un souci ! me dit-il. La cérémonie ne pourra pas avoir lieu dans cette MSMP. Nous sommes dans l’obligation de transférer votre demande dans l’établissement de la ville voisine. Une erreur administrative dans la gestion des salles mortuaires. Seriez-vous d’accord pour qu’une ambulance vienne vous chercher d’ici une heure ? Par contre, votre famille ne pourra pas vous accompagner pour des raisons logistiques. Sinon, nous pouvons toujours reporter votre demande d’ici une dizaine d’années. Que préférez-vous ?

 Le transfert ! Je reviens, je vais prévenir ma famille.

Personne n’a protesté. Pas même Mamie Rose qui n’avait pourtant pas l’air rassurée par la tournure des événements. 

 Mamie, ne t’inquiètes pas. Tu pourras toujours récupérer mon corps pour l’enterrement. 

Elle acquiesça sans dire un mot, déposa un baiser sur mon front et me susurra un “je t’aime” en guise d’adieu.

Le trajet me parut une éternité. Le médecin m’emmena dans une salle pour ma première injection. À mon réveil, je me rendis compte que j’étais dans le noir le plus total. Est-ce ça la mort ? Le néant ? J’avais une sacrée migraine. J’étais allongée sur une surface dure. Impossible de me relever sans sentir des échardes du bois qui s’enfonçaient dans ma chair. Que m’arrivait-il ?

Je ne comprenais pas la situation jusqu’à ce qu’une voix familière prononce ma peine de mort “Je t’avais prévenu. Maintenant, tu m’appartiens !

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