28 octobre 2020

Plénitude d’une mort annoncée

Premiers pas dans la formation : La nouvelle d’inspiration biographique. Je savais déjà que j’allais choisir cet épisode de ma vie qui m’a vraiment marqué. Quelque chose entre le réel et le fantasmé. Les premiers conseils que l’on m’a apporté concernent principalement les descriptions et les dialogues. J’ai corrigé en essayant de décrire au mieux mais je dois encore redoubler d’efforts sur ce point. En relatant un événement personnel, il m’a été difficile d’inventer des décors, des personnages etc…Je souhaitais être au plus proche de mes souvenirs. Je vous présente donc mon tout premier texte made in Esprit Livre ! Bonne lecture !

– « Ne t’inquiète pas ! Ton grand-père va venir me rejoindre demain » me susurre-t-elle à l’oreille alors que je dormais profondément. 

Assise dans le creux de la nuit, à mes côtés, une silhouette blanche, irréelle. Sa chaleur bienveillante m’emplit d’un sentiment de plénitude. Sa présence est si forte que je me réveille aussitôt. Je la connais. Ma grand-mère paternelle, celle que je n’avais jamais eu l’occasion de rencontrer. Décédée trois ans avant ma naissance, je ne garde d’elle que le souvenir d’une photo. Une très vieille photo où elle pose debout, devant un meuble. L’air austère dans sa robe longue et plissée, ses yeux cerclés d’une paire de lunettes épaisses et noires, un air pincé et sévère. Chaque fois que je pose mon regard sur cette photo, je vois pourtant une femme forte et combative. Étrangère mais pourtant si familière.

J’avais douze ans à l’époque. Les membres de ma famille se relayaient au chevet de mon grand-père pour l’accompagner jusqu’à la mort. Il avait déjà par le passé subi une ablation partielle de la langue. Son cancer généralisé ne fut une surprise pour personne. Lorsque nous avons appris qu’il allait mourir, une partie de la famille, jusqu’alors inconnue, a fait son apparition. Des tantes, des grands-tantes, insoupçonnées jusqu’à ce jour. L’une venait de Paris, l’autre de Rouen. Je me découvrais de la famille aux quatre coins de la France.

Il suffit que vous ayez gagné un pactole et vous vous découvrez de nouveaux amis. Lorsque vous mourrez, c’est la même chose, comme si l’héritage fantasmé rassemblait autour de vous toutes les personnes susceptibles de récupérer un quelconque souvenir et plus si affinités. Vous avez beau avoir été rude et colérique dans votre vie, il y aura toujours quelqu’un pour venir vous pleurer le jour de votre mort.

Nous étions tous agglutinés dans la petite cuisine, attendant patiemment sa mort. Le silence régnait, interrompu de temps à autre par des paroles réconfortantes, quelques pleurs étouffés ou une tasse de café posée maladroitement sur la vieille table en bois. Une vieille tante en sanglots, toute vêtue de noire, ne cessait de répéter « C’est bientôt fini », apportant une touche finale au tableau.

-« J’ai voulu remettre son oreiller en place, il m’a dit « foutez-moi la paix, vous me faites chier» nous raconta la seconde épouse de mon grand-père. 

Ils ont tous ri comme si c’était l’ultime blague, celle à laquelle on doit faire honneur.

Je n’ai jamais compris toutes ces comédies. Je l’ai toujours considéré comme une personne rustre et sévère. Le regard toujours noir, les sourcils froncés, marmonnant parfois des paroles incompréhensibles, comme si son seul but dans la vie consistait à râler après le monde entier. Je n’ai jamais partagé quoi que ce soit avec lui. Il m’a toujours effrayé. Autant, je passais énormément de temps avec mon grand-père maternel à bricoler, à remplir des mots fléchés, à l’écouter me raconter des anecdotes sur la guerre, à jardiner. Autant, cet homme a toujours été pour moi un mystère total. Une barrière infranchissable, une frontière à ne surtout pas dépasser. 

Sa vie avait été chaotique. Entre l’alcool, la cigarette et la colère qui l’animait régulièrement, je pense sincèrement que le destin n’a pas joué en sa faveur. Je n’ai même pas souvenir d’avoir pleuré à sa mort. J’ai honte de le dire mais c’est la vérité. J’en garde un souvenir déplaisant, peut-être à cause des secrets de famille qui peuvent rendre détestable une personne et qui font pourtant l’objet de conversations animées lors des repas de famille. 

Malgré tout, il était respecté de tous – peut-être avec une certaine crainte de devenir l’objet de sa foudre. Je restais donc à l’écart, accompagnant mes parents pour « faire bien » comme on dit dans la famille.  

Je me demandais d’ailleurs si un tel théâtre avait eu lieu à la mort de ma grand-mère. J’ai toujours aimé penser que j’étais peut-être sa réincarnation. « Comme tu lui ressembles » me disent régulièrement mes tantes. « Tu as les mêmes yeux en amande verts ! ». « Tu l’aurais vraiment aimé. Elle était généreuse comme toi ! ». Il paraît que le cancer l’a emporté vers d’autres horizons. Les secrets de famille affirment le contraire. Mais là encore, chacun y va de sa version édulcorée à souhait. Une infection causée par un stérilet, déplacé par un coup violent porté au ventre ? Il semblerait. Le secret de sa mort restera toujours un mystère à mes yeux.

Je reste persuadée que ma grand-mère vit en moi et que son sang coule dans mes veines. Je suis sûre qu’elle n’est pas bien loin. D’ailleurs, je la rencontre souvent au pays des songes. Je l’entends au fin fond de sa tombe, demander mon aide. Rares sont les fois où je la vois réellement.

Je me tourne pour me rendormir et je remarque sur le matelas un creux, encore imprégné par sa présence chaleureuse. L’endroit même où elle était assise à l’instant même. Je ne suis pas surprise. J’ai toujours ressenti un lien fort avec elle. Le lendemain de son annonce, mon grand-père est décédé.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *