27 octobre 2020

Ne lisez surtout pas !

Au Pays Merveilleux des Imbéciles Heureux vivait un nain Bécile. Il habitait au fin fond d’une forêt luxuriante, dans une maisonnette en compagnie de son épouse, Citronnelle et ses deux enfants, Zigate et Zougloute. Ils étaient tout ce qu’il y a de plus imbécile : Zigate était bête et méchant. Zougloute était idiote et indisciplinée. Pour parfaire le tableau, ils ne savaient toujours pas écrire leur prénom. Mais ici, personne n’y prêtait attention. Rien au monde ne possédait plus de valeur aux yeux de Bécile qu’une famille réunie sous le même toit. Pourtant, ce bonheur allait être bousculé par un beau matin d’hiver.

Alors que la neige avait étendu son long manteau blanc, Citronnelle sortit en fanfare de la maison, des bigoudis fraîchement posés sur la tête. Vêtue d’un peignoir en soie rose des plus rebutants, elle se mit à hurler à toutes les maisonnées du quartier :

– Au voleur ! Au voleur ! On m’a volé mon mari ! Où est-il ? Est-il ici ? Est-il là-bas ? Que faire ? Que ne pas faire ? Rendez-moi mon mari !

Le voisinage du Pays Merveilleux des Imbéciles Heureux se demandait bien pourquoi cette bonne femme braillait à tout va des répliques dignes d’une pièce de Molière. Attirés par les cris incessants de cette truie trop bruyante, la plupart des habitants sortirent de leur maison et, comme des imbéciles, lui ordonnèrent de fermer son clapet en lui balançant des pantoufles au visage. Attention ! Pas n’importe lesquelles ! Des charentaises japonaises, des chaussons bretons et des mocassins somaliens ! Ce n’est pas rien !

Pauvre Citronnelle ! Elle ne savait plus où donner de la tête. Sous les coups humiliants de toutes ces pantoufles puantes, elle rentra aussi sec chez elle pour avertir Zigate et Zougloute que leur père avait mystérieusement disparu. Imperturbable, Zigate lança un rot tonitruant en guise de réponse tandis que Zougloute se décrotta le nez pour en sortir un reliquat gluant qu’elle colla dans les cheveux de son frère.

Cicit’ ! Ne ris surtout pas de leur bêtise ! Recentre-toi ! Tu as un mari à sauver ! Ne l’oublie pas !

Elle balaya de ses pensées pantoufles et crottes de nez et reprit contenance pour poursuivre sa quête désespérée.

Elle décida de se rendre sur la place du marché pour rencontrer l’Âne, dont la réputation n’avait d’égale que sa sagesse. Elle priait intérieurement, espérant que Bécile avait offert ce matin à l’animal sacré sa carotte bien sucrée. Elle pourrait ainsi lui soutirer quelques informations. Lorsqu‘il remuait la queue, c’était – paraît-il – signe qu’il ne souhaitait pas vous répondre. Manque de pot pour Citronnelle ! Ce matin, Bécile avait oublié de lui apporter sa friandise préférée. Quand elle lui demanda où se trouvait son mari, il ne remua ni les oreilles, ni la queue, mais lui tourna royalement le dos en lui présentant son énorme postérieur en signe de mépris.

Quel imbécile cet âne ! Je me débrouillerais sans toi !

Elle prit la route du commissariat de police. Peut-être qu’ils pourront l’aider à retrouver son bien-aimé. Mais les coquins d’argousins jouaient un concerto avec leurs pieds. Le flic Zigounette était le plus talentueux des trois. Avec des ongles pareils, il n’y avait pas plus harmonieux que les douces mélodies qui émanaient de ses gros doigts de pieds.

Laisse tomber Cicit’ ! Ils sont trop absorbés par leur musique endiablée !

Elle entendait déjà Mogette s’enflammer dans un solo de trompette. L’histoire ne nous dit pas avec quelle partie du corps il se démenait tant.

Alors qu’elle longeait les berges du lac Tintamarre, elle l’aperçut au loin, accompagné d’un homme immense qui était habillé d’un imperméable et d’un chapeau haut de forme. Le genre d’individu mystérieux et terrifiant à qui le bon Dieu refuserait toutes les confessions.

Ces fameuses oreilles longues et velues qu’elle voyait à l’horizon, elle les connaissait par cœur ! Aucun doute là–dessus! Il s’agissait bien de son nain Bécile de mari !

Elle courut à une vitesse impressionnante. Elle avait surtout hâte de le rejoindre pour lui mettre une bonne raclée.

Quel idiot celui-là ! ça lui apprendra à fuguer de chez moi !

En arrivant, quelle ne fut pas sa stupeur en découvrant son mari, baignant dans une mare de sang, le corps figé dans la neige. À ses côtés, il y avait une fiole vide qu’il avait lâchée dans sa chute, certainement après l’avoir lampé comme un assoiffé.

L’homme se tenait face à elle. Ses yeux étaient bleus comme son aspirateur, ses rides d’une profondeur incandescente et une expression grave la dévisageait avec curiosité. Citronnelle se mit en position de combat, prête à en découdre avec cet étrange individu. Devant ses petits poings serrés et son air renfrogné, il esquissa un sourire.

– Je suis un savant fou venu d’un autre monde pour expérimenter la fiole du Savoir. Un peu d’intelligence pour trinquer ? lui demanda-t-il en lui tendant une des fameuses fioles de branquignole.

– Intelligence ? C’est quoi cette blague ? Ça existe ?

Comme elle était bête comme ses pieds – même ses pantoufles avaient fini par fuguer – elle prit la fiole qu’elle avala d’une traite sans demander son reste.

Que lui arriva-t-il ? Et bien la même chose qu’à son mari ! Trop d’intelligence tue l’intelligence ! 

Zigate et Zougloute, orphelins, n’ont jamais appris à écrire et à l’heure où je vous parle, des imbéciles sont, paraît-il, en train de lire la pire nouvelle de fantasy qui n’ait jamais existé dans notre univers. Mais ce n’est pas faute de les avoir prévenus !

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