27 octobre 2020

Insaisissable vengeance

–  S’il te plaît ! Arrête ! Tu sais bien que je n’y suis pour rien ! Il va revenir, un point c’est tout ! C’est la direction qui a pris cette décision.

Lorsque j’entends ma patronne annoncer à Martine qu’il va revenir, je sens la colère m’envahir. Quelle injustice ! Comment peut-on envisager une seule minute de réintégrer dans nos services un être si abject ? Avec un certain dégoût, j’observe la scène de loin. Martine a l’air aussi dépitée que moi.

Il va revenir ! 

Cette phrase résonne comme la promesse des mauvais moments à venir. Je ne peux pas travailler avec ce vautour dans les parages. C’est au-dessus de mes forces. Je pleure toutes les larmes de mon corps. Jamais plus je ne serais la même ! Pas après tout ce qu’il m’a fait subir. Martine le sait mieux que quiconque dans cette boîte.

–  Je serais là pour toi, ne t’inquiète pas ! Et je ferais tout pour que tu ne le croises pas dans les couloirs ! Je t’en fais la promesse.

J’aimerais tant lui faire confiance mais dans les couloirs exigus des bureaux, je vais fatalement le croiser, voire le frôler.

Le soir, je rentre chez moi. Je tourne en rond. Je finis par m’endormir vers 3h00 du matin, épuisée par les larmes, les pensées morbides et les appréhensions du lendemain.

Cette nuit-là, je fais un terrible cauchemar. Il m’attend au bout d’un couloir, un bouquet de fleurs à la main. Son visage se tord dans tous les sens, dans un rictus que je ne connais que trop bien. Ce rictus qui, à maintes reprises, a tenté de m’intimider. Je résiste mais mon corps se transforme en un marshmallow fondu. Il rit à gorge déployée, ravi de me voir aussi bas que terre.

Mon réveil met fin à cette torture psychologique. C’est l’heure de l’affrontement. Aujourd’hui, je dois l’éviter. Je me sens d’autant plus en colère qu’il vit certainement son retour comme un triomphe sur ma personne.

J’inspire, j’expire. Ma main attrape la poignée et dans un geste digne d’une scène de Shakespeare, j’ouvre la porte du hall d’entrée pour pénétrer dans l’antre du diable.

Encore quelques mètres et je serai dans mon bureau. Martine me sourit. J’entends une quinte de toux, SA quinte de toux.

Je stresse. J’accélère !

Pourvu que je ne le croise pas ! 

Je l’aperçois dans l’embrasure de la porte de mon bureau, les jambes croisées, les mains placées autour du cadre de la porte. Il est face à moi. Mon cœur s’emballe.

–   Hey ! Salut Martine ! Ton beau gosse est de retour !

Hein ? Mais qu’est-ce qu’il me raconte ce péquenot !

Je regarde derrière moi et effectivement, Martine le salue cordialement.

Comment réagir ? Il m’ignore. Tant mieux !

Comment faire pour accéder à mon bureau ? C’est encore une autre paire de manches ! Je n’ai pas besoin de lui demander car il s’éloigne avec ma collègue pour prendre un café.

Je l’entends parler de moi. Je n’ai pas le temps de capter la réponse de Martine. 

Dans mon bureau, j’aperçois un mot. Je reconnais ses pattes de mouche. Mon cœur bat la chamade. La curiosité l’emporte sur ma raison. 

« Tu me manques. Pourquoi ? Signé D. »

Je me dirige vers la machine à café pour lui crier toute ma haine. Je suis déterminée à l’humilier devant  les collègues.

– Ça va toi ? Tu m’as l’air bien remontée ?

– À qui tu parles Martine ? lui demande D.

– À Deborah voyons ! lui répond-elle en me montrant du doigt.

Il regarde dans ma direction. Ses yeux se posent sur moi. Je déteste ce regard froid comme l’acier. Il fait semblant de ne pas me voir. À ma grande surprise, lorsqu’il se lève pour vérifier ma présence dans le couloir, il s’adresse à Martine en la traitant de folle. Il part dans son bureau.

Je reste pantoise, ne sachant pas vraiment comment réagir. Je décide de me servir un café. Martine est toujours là.

-Tu l’as entendu ? Debo ? Tu es toujours avec moi ?

Je confirme par un vague hochement de tête. Je débarque dans le bureau de D.

-Bon, maintenant tu vas arrêter tes conneries. Tu pourrais me regarder quand je te parle, non ?

Il ne répond pas à mes invectives. Je secoue la main devant lui. Il ne réagit toujours pas. Je tente un contact physique. Mon corps ne peut absolument pas s’approcher de lui, comme si une force invisible m’empêchait de le toucher. Par curiosité, je tente un baiser. Impossible. Même si je le désirais ardemment, quelqu’un ou quelque chose m’empêchait de l’atteindre.

Il reste impassible à mes nombreuses tentatives. Son regard flotte dans le vide ! Il a l’air pensif. J’essaie de lui mettre une claque ! Mes gestes s’arrêtent net devant son visage. Même cet infime plaisir m’est interdit ! 

Je profite de cette invisibilité soudaine pour rester près de lui. Une sensation de puissance m’anime. Il ne peut pas me voir. Je vais pouvoir me venger et lui faire regretter la souffrance qu’il a injectée dans mes veines comme un vil poison. Il regarde son téléphone. La curiosité me presse. Je lis par dessus de son épaule.

N’amour, on se voit ce soir… J’ai hâte !

Mon cœur sursaute. Tous mes doutes s’évaporent en une fraction de seconde. Je le savais, lui, le don juan de ces gentes dames… Comment ai-je pu penser un seul instant être la seule et unique femme de son cœur ?

Je saisis le coupe-papier. Son regard s’assombrit ! Oh mon Dieu, si seulement mon corps suivait mon âme mais je reste figée sur place, retenue par cette main invisible qui m’empêche de commettre ce crime.

-Martine, vite ! Dépêche toi ! J’ai besoin de ton aide ! hurle-t-il dans un vent de panique.

J’entends Martine se presser dans le couloir. Il me reste quelques secondes avant qu’elle n’arrive ! J’ai besoin de planter son cœur de marbre.

Martine arrive à l’entrebâillement de sa porte.  Elle me regarde puis le regarde, lui.

-Tu vois la même chose que moi ? Ce coupe-papier, il…flotte dans les airs ?

Des images s’insinuent dans ma tête. Un couteau aiguisé, des veines tranchées, un voile noir qui m’aspire. Martine comprend qu’il est temps pour moi d’accepter mon triste sort. Avant de partir dans la lumière, j’ai juste le temps de l’entendre lui répondre :

– Je t’avais prévenu ! Fallait pas la tuer à petits feux !

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