22 avril 2021

Équation à un inconnu

– Maman ! Regarde-moi ! Je suis un grand maintenant !

Du haut de ses cinq ans, Jason apprivoise le vélo bleu flambant neuf qu’il a reçu pour son anniversaire. 

– Comme un grand ! me répète-t-il sans cesse, fier de rouler sans les petites roues.

Sous son casque, j’aperçois ses belles boucles blondes dépasser.

Les mêmes que son père. Si seulement il était encore là.

Quelques nuages gris menacent de cacher le soleil pour laisser place à une pluie typiquement nordiste. Je longe les bords de la Liane, perdue dans mes pensées. La semaine prochaine, j’allais devoir me taper la clôture de tous les dossiers pour cette fin d’année. Et ma collègue ne s’était pas faite prier avant de déposer un arrêt de travail – comme chaque année. Quelle garce celle-là !

Un bruit de klaxon et quelques crissements plus tard, j’entends un grand boum qui me sort de mes réflexions. En tournant son guidon, Jason a fait tombé un cycliste. Sur le sol, ce dernier se tient le genou, en gémissant. Sa femme qui l’accompagnait pour sa virée en vélo accoure vers lui pour l’aider à se relever, non sans fulminer après mon fils.

– Mais quel con ce gosse ! Vous pourriez faire attention à lui quand même ! Ça va mon chéri ? dit-elle en se tournant vers son mari.

Plusieurs témoins de la scène ont déjà sorti leur téléphone pour ne rien rater de la scène épique qui se déroule sous leurs yeux. Ils filmaient le blessé, persuadés de tenir la vidéo qui allait faire le buzz.

Je m’excuse platement sans réagir aux paroles de la femme qui en rajoute des louches.

Un vrai gosse ce mec ! pensais-je en me retournant vers Jason. Mais il n’y avait là que son petit vélo bleu, posé sur le sol. Je regarde dans l’aire de jeux juste à côté. Toujours pas de Jason. Mon cœur de maman commence à s’affoler. Il ne doit pas être bien loin. Ça ne faisait que quelques minutes seulement que la scène s’était produite.

– JASON ! JASON ! Hurlais-je pour être sûre qu’il m’entende bien. VIENS ICI TOUT DE SUITE ! CE N’EST PAS DRÔLE DU TOUT !

Autour de moi, les spectateurs s’éloignent du cycliste pour m’aider à retrouver Jason. J’ai l’espoir de le voir apparaître à cet instant mais son absence devient de plus en plus oppressante.

– Votre fils, c’est bien le petit aux boucles blondes avec son casque bleu ? me demande une vieille dame, inquiète.

– Oui c’est ça ! Vous l’avez vu ?

Les larmes coulent chaudement sur mes joues et j’ai du mal à me contenir. 

Et si je le perdais lui aussi ? Non, pas lui. Surtout pas !

Madame ? Ça va aller ! On va le retrouver votre petit bonhomme. On va vous aider.

Sa voix est pleine d’assurance. Elle me caresse les épaules pour me rassurer. C’est alors qu’un adolescent se tourne vers nous, le téléphone à la main.

– Regardez m’dame, c’est lui ?

Sur la vidéo, j’aperçois mon petit Jason. Tombé de son vélo, il a du mal à se relever. Mon cœur de maman s’arrête. Je vois un homme s’approcher de lui pour l’aider à se relever. Il prend Jason par la main et s’éloigne de la cohue qui s’était formée autour du cycliste. 

Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! 

Je me répète ce mantra pour me persuader que ce n’est qu’un vil cauchemar, que je vais me réveiller avec Jason à mes côtés. Lui et son regard si doux. Les yeux de son père. 

Marc, pardonne-moi si je suis une mauvaise mère.

– Madame ?

J’entends une voix lointaine me ramener à la dure réalité. Un policier se tient devant moi. Il me pose des questions et je réponds vaguement. Hébétée par le mouvement de la foule, le flic me prend à part et m’isole pour éviter les curieux qui s’agglutinent autour de moi. Il me pose un tas de questions, toutes aussi absurdes les unes que les autres à mes yeux. Aviez-vous vu cet homme pendant votre promenade ? Est-ce qu’il a parlé à Jason ? Avez-vous remarqué quelque chose d’anormal avant la chute du cycliste ? Je répondais comme un robot : non, non, non, non, non…

Non, ce n’était pas possible ! Ça ne pouvait pas m’arriver à moi !

Tout se déroule comme si un tourbillon m’aspirait dans les entrailles de la terre. On m’emmène au commissariat, on enregistre mon témoignage, on me renvoie chez moi. Et là…le vide m’enlace. Il n’est pas là. Il n’est toujours pas rentré. Je m’assois devant l’entrée pour guetter la porte. Le moindre petit bruit me fait espérer.

Cet homme sur la vidéo…Cette main masculine qui s’enroule autour de sa petite main pour l’emmener loin de moi. Ces baskets rouges  qui contrastent avec la luminosité médiocre de la vidéo. Je ne vois que ça. Ces baskets rouges que je me mets à détester. 

Pourquoi l’ont-elles emmenés ailleurs, ces deux godasses de merde ?

Les jours défilent. Chaque jour, je reste assise devant la porte à attendre son retour. Mon cœur de maman saigne. Plus le temps passe, moins les chances de le retrouver s’amenuisent. C’est ce que les flics m’ont dit.

Jusqu’au coup de fil fatidique.

– Madame, nous avons retrouvé votre fils !

Un silence pesant de mon interlocuteur. Mon cœur s’arrête devant les quelques secondes qui me séparent de la vérité.

– Il est hospitalisé pour quelques soins. Il vous attend à l’hôpital.

Le soulagement. J’ai hâte de le revoir. Depuis ces dernières semaines, je pensais l’avoir perdu à jamais. Mon chéri, ma vie…

J’arrive sur place, la peur au ventre. L’infirmière me guide jusqu’à sa chambre.

– Il est un peu chamboulé vous savez. Il n’a pas dit un mot depuis son admission.

Le cœur battant, j’ouvre la porte mais quelque chose bloque l’accès.

– Jason, mon chéri ! C’est maman, ouvre-moi !

J’entends un grand boum. La porte s’ouvre enfin. Prostré par terre, mon fils a enfoui son visage sous les draps.  Je m’approche de lui, doucement. Je m’attends au pire et je n’ose même pas imaginer ce qu’il a vécu.

– Viens mon chéri ! lui susurré-je en lui tendant mes bras.

Lorsqu’il lève les yeux vers moi, son regard éclipse toutes les ecchymoses que je devine sous sa blouse d’hôpital.

Il est là, près de moi. C’est tout ce qui compte désormais.

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