29 novembre 2020

EHPAD Story

Monsieur Narcisse fouille frénétiquement ses poches à la recherche de son râtelier. Bredouille, il vérifie dans le verre d’eau posé sur la table de chevet. Il perd patience et grogne quelques paroles injurieuses.

– Cette Madame Echo ! Elle m’a encore piqué mon dentier !

C’était la résidente la plus âgée de l’EHPAD du Titanic.  Depuis son arrivée, elle avait jeté son dévolu sur lui. Pourtant, Monsieur Narcisse restait indifférent à toutes ses tentatives de séduction. Tous les jours, c’était la même rengaine. Elle lui volait son dentier puis l’attirait jusque dans sa chambre où elle l’attendait, pimpante, dans son éternelle robe à grosses fleurs jaunes. Elle s’allongeait sur son lit telle une Rose DeWitt Bukater attendant son Jack Dawson avec les yeux de l’amour. Pour parfaire le tableau, ses jambes épaisses comme des troncs d’arbre étaient affublées de bas de contention couleur chair à faire tomber en berne n’importe quelle virilité vaillante.

Si seulement Alzheimer le guettait, il pourrait oublier cette image d’elle étendue sur son lit, tenant fermement son dentier dans une main, à la recherche d’un amour impossible. Il hésita à appeler une des infirmières mais après tout, c’était une affaire entre lui et cette folle furieuse.

– Cette fois-ci, ça va barder !

Aveuglé par la colère, il empoigna son PP Sonicator, la Harley Davidson des déambulateurs, le genre de modèle que tous les résidents jalousaient secrètement. Avec ses petites roues avant chromées, il ressemblait à James Dean filant les cheveux au vent sur sa bécane. La vitesse, ça le connaissait. Il était fier de brandir son engin devant tous ses camarades et de filer comme un jeune adolescent vigoureux. Il en sentait presque ses cheveux voler dans le vent ! Si seulement son arthrose ne le ralentissait pas en cours de route !

La réalité était tout autre mais après tout, rien ne vaut une bonne dose de confiance en soi quand on devait aller affronter Madame Echo pour la énième fois de sa vie.

Dans le couloir sordide de la vieillesse, ses camarades étaient souvent avachis dans des fauteuils roulants grinçants au tissu déchiqueté par endroits. Monsieur Narcisse comparait ce couloir à celui de la mort. La plupart d’entre eux étaient assoupis et ne levaient la tête que lorsque des bruits assourdissants entrecoupaient le silence qui régnait dans l’établissement. Il ressentit une pointe de fierté en passant devant eux au ralenti, histoire de leur en mettre plein la vue avec cette magnifique bécane.

Enfin, il arriva essoufflé devant la porte entrouverte de Madame Echo. Il donna un coup de déambulateur pour entrer dans sa chambre et sans surprise, elle l’attendait dans son lit avec cette robe affreuse jaune pisse qui lui faisait penser aux tâches d’urine qui imprimaient tous les draps de l’établissement.

– Rends-moi mon dentier !

– …tier …tier …tier ! répéta-t-elle en guise d’accueil.

– Arrête de répéter !

– …péter …péter …péter !

Ni une, ni deux, la fureur l’emporta ! Il en avait plein la couche de devoir courir après son dentier chaque jour, tout ça pour subir les assauts de Madame Echo. Il sauta sur elle, tel un animal enragé prêt à déchiqueter sa proie. Madame Echo explosa de joie. Enfin, il venait la rejoindre dans son lit, elle qui avait attendu si longtemps avant de le voir se décider. Elle en était sûre. Les draps allaient se souvenir du moindre de leurs baisers fougueux. Madame Echo se trompait sur les attentions de son bien-aimé. Monsieur Narcisse n’avait pas l’intention d’honorer sa féminité. Il voulait récupérer son dentier, un point c’est tout. Mais dans son accès de fureur, il s’était bloqué le dos. Impossible pour lui de se redresser dans une posture digne d’un beau gosse. Elle en profita pour le câliner et tenta de l’embrasser par tous les moyens. Mais il résistait toujours autant, secouant la tête aussi vivement que possible.

– Au secours ! hurla-t-il en se débattant

– …cours …cours !

– Aidez-moi !

– …moi …moi ….moi

Les autres résidents s’étaient agglutinés devant la porte de la chambre pour observer ce combat de catch. Chacun encourageait son favori en brandissant les poings aussi haut que pouvaient le leur permettre leurs pauvres articulations bourrées d’arthrose. Madame Echo gigotait dans tous les sens pendant que Monsieur Narcisse tentait de se redresser pour retrouver sa dignité perdue au fin fonds des limbes. Les infirmières déboulèrent dans la foule et s’offusquèrent lorsqu’ils virent Monsieur Narcisse, allongé sur Madame Echo, cuisses dénudées par le tintamarre de leurs mouvements.

– Mais enfin Monsieur Narcisse ! Qu’est-ce qui vous prend comme ça ? Vous auriez pu fermer la porte quand même !

– Je voulais juste récupérer mon dentier !

– …tier …tier… tier… ! répéta Madame Echo.

– Elle me l’a encore volé !

– ..lé …lé …lé !

Monsieur Narcisse jeta un regard noir à Madame Echo. Il remit en place son dentier et lui tourna le dos pour repartir dans sa chambre.

– Pire que des enfants ! lança l’une des infirmières après avoir pris soin de disperser les badauds. Le pire dans tout ça, c’est qu’il ne se souvient jamais qu’il dépose son dentier dans la nuit chez Madame Echo.

Le calme est revenu à l’EHPAD du Titanic et Monsieur Narcisse s’endort paisiblement. Sur la table de chevet, le verre d’eau est toujours vide. Demain est un autre jour…ou presque.

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