29 juillet 2021

C’était une pourriture !

Dans la salle d’audition, James Rodgers affichait un air de suffisance accompagné d’une arrogance naturelle qui avait un don pour me taper sur le système. Tout comme son père quelques années auparavant. Autant dire que sa famille était réputée pour leurs déboires avec la justice.

Le matin même, le cadavre de son frère avait été découvert dans le salon de la ferme familiale, baignant dans une flaque de sang, le pantalon baissé jusqu’aux chevilles. Je n’avais que peu d’éléments en ma possession pour étayer ma conviction qu’il était coupable. Je m’installais donc face à lui, le visage à moitié éclairé par la petite lampe posée sur le bureau.

— Lieutenant Pearson. Je suis en charge de l’affaire concernant le meurtre de votre frère.

— Ouais, je sais ! J’vous ai raconté tout ce que j’savais à propos de ça.    

J’avais l’habitude de ce genre de comportement blasé. C’était souvent l’apanage des coupables et mon intuition me soufflait qu’il était aussi blanc qu’une mouette dans une nappe de fioul.

— Vous avez retrouvé votre frère au milieu du salon, le crâne fracassé, des coups de couteau dans le ventre et vous êtes là, assis devant moi, avec l’arrogance même d’un perroquet qui parle plusieurs langues. 

— On n’est pas du genre très causant dans la famille. Et puis mon frère était un gros débile.

— Pourtant, vous nous avez appelés pour nous signaler votre découverte. 

— En même temps, j’n’avais pas envie d’avoir tout sur l’dos. Déjà qu’on a mauvaise réputation chez les Rodgers, si vous voyez c’que j’veux dire…

Il me toisa d’un air supérieur, comme si son seul objectif était de me prendre pour un con.

— Dans la cave, on a retrouvé un matelas souillé et un seau rempli de merde et de pisse. Une petite idée ? Parce qu’à mon humble avis, le seau n’était pas là pour décorer les sous-sols ou faire office de parfum d’ambiance.    

En vérité, les analyses du laboratoire indiquaient que les excréments et l’urine ne provenaient pas de la victime.

— P’têt bien que ça vient de la gonzesse qui s’est enfuie. Ça chie les gonzesses non ?

— Arrêtez de vous foutre de ma gueule.

— Arrêtez de tourner autour du pot. Vous êtes persuadé que c’est moi l’coupable. Je ne vais pas non plus avouer un crime que j’n’ai pas commis. Vous m’emmerdez à la fin.

Je le regardais droit dans les yeux, sans un mot. Je sortis de la salle d’interrogatoire pour souffler un peu et retrouver mes esprits. Je repensais à cette femme que l’on avait retrouvée aux abords de la scène du crime. Mais ça, il ne le savait pas. Si seulement elle sortait de son état de choc. La malheureuse avait été retrouvée, couverte du sang de la victime. Elle était en ce moment même hospitalisée dans un état assez critique. Les seuls éléments en notre possession n’étaient pas suffisants pour tirer des conclusions hâtives. J’avais bien ma petite idée sur la chose, mais il nous fallait confirmer l’identité de cette jeune femme. Pour le moment, mes équipes s’activaient à colliger tous les éléments de l’enquête pour confirmer mes hypothèses.

Après une bonne inspiration, je suis retourné à mon interrogatoire. James se tenait sur sa chaise avec nonchalance. Il avait l’air détendu.

— Vous connaissez Emily Judas ?

— Ouais, vite fait. C’est une fille du village. Un peu barjot comme fille, mais pas méchante pour un sou.

— Les habitants du village affirment que vous l’avez harcelé pendant un long moment.

— Franchement, si j’avais à écouter les ragots par millier de ces étriqués du cul, j’aurais pas fini. Eux, ce qu’ils veulent, c’est du sensationnel. Alors forcément, nous, les Rodgers, on en a eu pour notre grade. Avec mon père, on nous a taillé une putain de réputation.

— Je sais. Tout est enregistré dans nos bases. Histoires incestueuses. Ça lui a coûté pas mal d’années de prison.

— Pour moi, il était mort bien avant d’être enterré.

Quelle affaire ! À cette époque, les journaux s’étaient emparés de l’histoire. Pour l’amour de sa fille avait titré le Figaro. Je m’en souviens comme si c’était hier. À la mort de son épouse, le père avait des relations régulières avec sa propre fille. On a retrouvé la gamine pendue dans le salon, à l’endroit même où son frère a été assassiné. Elle n’avait pas supporté. Elle avait envoyé un courrier au commissariat pour raconter son calvaire. À l’époque, c’est moi qui l’avait lu.

Un de mes collègues m’extirpa de mes pensées et me tendit les papiers que j’attendais avec impatience. Je ne fus pas surpris à la lecture du dossier.

— Pourquoi avoir harcelé Emily pendant des mois ?

— J’vous dis que je ne l’ai pas approché.    

— Ah bon et c’est quoi ça ?

Je lui tendis les nombreux courriers qu’il avait signés de son nom. Il ne pouvait pas le nier. C’était écrit noir sur blanc. L’espace d’un instant, je crus percevoir dans son regard une once d’humanité, lui, ce personnage antipathique depuis le début de l’audition.

— Je voulais juste savoir.

— Si c’était bien votre nièce ou du moins, votre demi-sœur si on en croit le test de paternité.

— Ouais, c’est bien ça. Mon enflure de père a engrossé ma sœur à ses 14 ans. Elle ne pouvait pas s’en occuper toute seule alors elle a refilé le marmot à des amis du village. 

— Les excréments retrouvés dans la cave, c’était ceux d’Emily qu’on a retrouvé errant aux abords du village, couverte du sang de votre frère qu’on a retrouvé mort au milieu du salon.

Il finit par craquer. Lui et son frère l’avaient effectivement ramené chez eux. Alors qu’il était parti pour deux semaines visiter une de ses tantes, son frère l’avait enfermé dans le sous-sol contre son gré.

— Lorsque vous êtes rentré, vous avez surpris votre frère en train d’abuser d’elle, c’est ça ? On a retrouvé son sperme dans son vagin lorsque le médecin légiste l’a auscultée.

— J’ai assommé sa grosse gueule. Pas mieux que le daron.

— Et vous l’avez achevé à coups de couteau. Juste sous les yeux de votre sœur. 

Il baissa simplement les yeux et comme un point final, il souffla :

— C’était une pourriture !

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